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POUSSE D’ORAGE
1er prix au concours International de culture romani – 2009 - ITALIE
Une pièce de
© Marcel Hognon.
Pousse d'Orage.
SCENE 1 - La Feuille, Le Destin, Tchavo.
Nous sommes au terme de l’été, sur le bord d’une petite rivière. C’est la fin de l’après-midi, et la lumière est douce. De grands arbres tapissent le fond de la scène. Sur le devant, une caravane à chevaux, (roulotte). Une feuille d’arbre arrive sur scène, un sac de toile en bandoulière, un balai à la main. Un petit personnage, (Le Destin), la chicane tandis qu’elle commence à balayer.
La chicane dure un certain temps.
TCHAVO, en voix off. ― Il y a quelqu’un ?
Le Destin s’enfuit au son de la voix de Tchavo.
FEUILLE ― Oui, moi ! Tchavo entre en scène, aperçoit la feuille, semble surpris.
TCHAVO ― Quoi, c’est déjà l’automne !
FEUILLE, elle s’arrête, balaye un peu. ― Et oui, le temps passe ! Evidement, derrière un buisson, on a du mal à voir ce qui se passe !
TCHAVO, il hoche la tête. ― Pas moins bien que derrière quatre murs ! L’automne, tu dis ! Bon, et bien il faut que je me prépare à partir !
FEUILLE ― Partir ! Pourquoi tu veux partir ! Tu n’es pas bien là !
TCHAVO ― Si ! D’ailleurs, même si je pars, il faudra que je revienne cet hiver !
FEUILLE ― Alors quoi ?
TCHAVO, une hésitation. Je dois fonder une famille !
FEUILLE ― Une famille ! Et c’est maintenant que tu y penses !
TCHAVO ― Si je n’ai pas eu d’enfants, maintenant assez rapidement, je perds le souvenir de mes ancêtres et de tout ce qui guide mon chemin, car il est dit dans le grand livre de nos aïeuls que celui qui n’engendre pas dans ses années de jeunesse, n’est pas digne de porter le nom de Rom !
FEUILLE ― Il me semble que tes années de jeunesse sont passées depuis longtemps, et ça ne te faisait pas de soucis, jusque là ! Et tu ne donnes pas non plus l’impression d’avoir perdu le souvenir de tes ancêtres pour autant.
TCHAVO ― Non, ce n’est qu’une légende, une mise en garde, je crois que l’âge n’a pas vraiment d’importance. Ce qu’il faut – il réfléchit – oui, voilà, ce qu’il faut, c’est que nos enfants portent le nom de leurs aïeuls avec dignité !
FEUILLE ― Celui de Rom !
TCHAVO ― Oui, celui de Rom, de Mânoush, de Sinto, de Gitane ! Quand on porte le nom de ses ancêtres, c’est mieux, ne serai-ce que pour le respect qu’on leur doit ! Si ce n’est pas nous qui le faisons, qui s’en chargera ? Ce n’est pas avec l’idée que les gens se font de nous, de notre vivant, qu’ils honoreront notre mémoire quand nous ne serons plus là !
FEUILLE ― C'est-à-dire que vous ne faites pas grands choses, pour çà non plus !
TCHAVO ― Pas grand-chose ! Mon grand-père, Jean, blessé au champ d’honneur, en 1915 je crois, dans le Detroit des Dardanelles ! Bon, tu vas me dire, les Dardanelles, la mer de Marmara, le Bosphore, pour des gens qui aiment se balader, ça fait un beau voyage, c’est vrai ! Mais sans aller si loin, alors ! Mes oncles, ceux qui n’étaient pas dans les camps de concentration, et bien, ils étaient dans le maquis, pour résister à l’occupant ! Mais pas un monument ne porte leurs noms pour autant ! Pour tous, nous sommes des nomades, des étrangers sans terre, sans village ! C’est facile, il suffit de nous en chasser, et nous n’avons aucun recours ! Nous avons pourtant donné la preuve que nous pouvions nous battre pour défendre la terre qui nous accueille, et qui est aussi la nôtre, aujourd’hui, mais nous n’en tirons aucun honneur !
Notre récompense ?
FEUILLE ― Rejet et expulsion ?
TCHAVO ― Oui, rejet et expulsion ! Alors, pour le moment, notre seule vraie patrie, c’est notre famille !
FEUILLE ― Faut-il encore avoir des enfants !
TCHAVO ― C’est pour ça que je dois partir !
FEUILLE ― J’ai bien compris, tu as raison, pars !
TCHAVO ― Oui, le problème, c’est que je n’ai toujours pas rencontré la femme de mes rêves, et ça me gênerait beaucoup d’épouser la première fille qui passe ! Une famille, c’est avant tout une belle histoire d’amour ! Comme tu me l’as si élégamment fait remarquer, mes années de jeunesse sont passées depuis un petit moment, c’est vrai ! J’avoue que j’ai pris un peu de temps , mais pas au bistrot le coude appuyé au comptoir, non ! J'ai pris du temps pour réfléchir ! Il en faut de la volonté pour avoir des enfants ?
FEUILLE ― Je ne sais pas, moi je ne suis qu’une feuille, je bourgeonne, je m’épanouie, et je tombe ! Je ne sais pas ce qui se passe au loin ! Elle balaye un peu, puis s’arrête. Et pourquoi tu as dis que tu devais revenir ici ?
TCHAVO ― Parce que j’ai perdu mon porte-bonheur !
FEUILLE ― Ah bon !
TCHAVO ― Oui, c’est un collier, avec un lacet de cuir qui se porte autour du cou ! Je l’ai enlevé un matin pour faire ma toilette, et je ne l’ai pas retrouvé !
FEUILLE, elle réfléchit, puis fouille dans son sac. ― Un collier, je n’ai pas souvenir de l’avoir vu quelque part, ni même entendu quelqu’un, dans les branches, parler de ça ! Un collier, tu es sûr ?
TCHAVO ― Ho la, la, oui !
FEUILLE ― Serait-il magique ?
TCHAVO ― Ah, magique, je ne sais pas si on peut dire magique, mais mystérieux, sûrement !
FEUILLE ― Explique moi !
TCHAVO, il prend un peu de temps pour réfléchir. ― Eh bien, en vérité, je suis né un jour de tempête, et au moment où j’arrivais, la foudre est entrée dans notre caravane.
FEUILLE, soudainement affolée. ― La foudre, ah, mais c’est effrayant cette histoire ! J’en ai une peur bleue, moi de ces éclairs, un jour l’un d’eux c’est abattu sur l’une des branches de mon arbre ! J’ai vraiment eu très peur !
TCHAVO ― Ah oui, tu peux, parce que moi, en un instant, elle a traversé la caravane, et elle a cuit une petite tête en argile que mon père avait façonné pour me protéger du mauvais œil.
FEUILLE, sceptique. ― Elle a traversé la caravane ?
TCHAVO ― Oui !
FEUILLE ― Sans rien toucher d’autre ?
TCHAVO ― Pas que je sache ! Bref, depuis ce jour, toute l’énergie de la foudre est enfermée dans cette statuette en terre cuite, et elle porte bonheur à celui qui l’a autour du cou.
FEUILLE ― Elle porte bonheur ! Je ne vois pas comment un bout de terre calcinée par un éclair, pourrait porter bonheur ! Qui t’a dit ça ?
TCHAVO ― C’est mon père qui me l’a dit, et crois moi que s’il l’a dit, c’est que c’est vrai ! En plus, une légende de chez nous affirme que celui qui aura la tête embrasée par un coup de foudre, aura le bonheur à ses pieds !
FEUILLE ― M’houai, la tête embrasée par un coup de foudre, hein ! Moi j’ai connu un arbre qui a eu la tête embrasée par la foudre, il n’en est pas resté grand chose, crois-moi ! Tu es sûr de ce que tu dis ?
TCHAVO ― C’est une légende qui …
FEUILLE, elle le coupe ― Et arrête, avec tes légendes, tu m’énerve !
TCHAVO ― Peut-être, mais c’est quand même une légende, et elle se raconte le soir autour du feu ! Et cette légende nous viendrait d’un pays lointain que nos ancêtres auraient quitté, il y a très longtemps ! D’ailleurs, cette histoire nous viendrait de la déesse Kali ! Kali, ça veux dire noire, dans notre langue !
FEUILLE ― Djanav, rako tumari tchib. (Je sais, je parle votre langue).
TCHAVO ― Raké Manush ? (Tu parles Mânoush ) ?
FEUILLE ― Ova . (Oui).
TCHAVO ― Ta, michto ! (Ah bien) ! So, aliares te na kamo dickav muro kumeta nasedo, si murri baxtali, c’est ma chance ! (Alors, tu comprends que je n’aie pas envie de voir mon collier se perdre, c’est ma chance) !
FEUILLE ― Bien sûr, je comprends que tu n’aies pas envie de le perdre, mais avec toutes les feuilles qui vont tomber, avec la neige qui va recouvrir le sol, tu n’as plus aucune chance de le retrouver avant la fin de l’hiver, quand j’aurais tout balayé !
TCHAVO ― C’est pour ça que je dois revenir !
FEUILLE, elle se parle. ― Et tu ne peux vraiment pas attendre ! – un temps – Dans ce cas, si tu es si pressé, demande au Peuple de la forêt de t’aider.
TCHAVO ― A qui ?
FEUILLE ― Tu n’es pas un mauvais garçon, tu as vidé la rivière de tous ses vieux tuyaux, ils ne devraient pas te refuser ce service !
TCHAVO ― Le peuple de la forêt, mais quel peuple de la forêt ?
FEUILLE ― Le Peuple ! Un temps. Quoi, tu ne connais pas le Vrai Peuple ?
TCHAVO ― Non ! On entend du vent.
FEUILLE ― Ah, j’entends le vent de huit heures moins le quart, je vais partir !
TCHAVO ― Attend, réponds-moi, c’est quoi ce peuple ?
FEUILLE ― Trop tard Rom ! Elle quitte la scène rapidement. Et trouve une jolie maman pour tes enfants !
TCHAVO, il tente de la retenir. ― Attend, attend, ne pars pas tout de suite, si quelqu’un peut m’aider à retrouver mon collier, tu dois me dire qui c’est ! Reste, je te porterai au-delà de la forêt, dans les montagnes ou tu voudras, attend ! – un temps – Qu’est ce qu’elle a voulu dire par le Vrai Peuple ? ― On entend des bruits de clochette. ―
Ho, quelqu’un arrive ! Je vais me cacher, parce que c’est sûrement encore quelques uniformes qui viennent me chicaner ! Je ne veux pas les voir, et encore moins leurs laisser croire que je pars à cause d’eux ! Mère nature, Peuple de la forêt aidez-moi, faites quelque chose !― Il aperçoit un buisson. ― Transformez-moi en buisson ! ― Il se dissimule, se métamorphose en buisson. ― Excuse-moi petit buisson, mais il va falloir que l’on se serre un peu !
Fin de la scène 1.
La pièce Pousse d'orage est éditée par les Editions Le nain - http://editionslenain.blogg.org
Publié par poussedorage à 18:21:06 dans POUSSE D ORAGE | Commentaires (0) | Permaliens
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